« Maîtresse, j’ai oublié mon goûter f dar ! » Ou encore : « Teacher, regarde mon dessin ! » Ces phrases font sourire de nombreux parents… mais elles peuvent aussi susciter quelques inquiétudes. Mon enfant est-il en train de confondre les langues ? Va-t-il réussir à bien les maîtriser ? Le fait d’apprendre plusieurs langues en même temps risque-t-il de le perturber ?
Dans un pays comme le Maroc, où il n’est pas rare qu’un enfant grandisse entre la darija, l’arabe, le français et parfois l’anglais, ces questions reviennent souvent. Pour y répondre, nous avons rencontré Asmaa Zeddoug, enseignante de français au primaire à Elbilia International Domaines d’Anfa.
Est-ce fréquent qu’un enfant mélange plusieurs langues ?
Oui, c’est même très fréquent.
Dans nos classes, les enfants évoluent naturellement dans plusieurs langues. Ils vont parler darija à la maison, utiliser le français à l’école et s’initier à l’anglais à travers certaines activités. Il est donc tout à fait normal qu’ils passent d’une langue à l’autre lorsqu’ils s’expriment.
On entend régulièrement des phrases mêlant plusieurs langues. Pour les adultes, cela peut sembler désordonné. Pour les enfants, c’est simplement la manière la plus naturelle et la plus spontanée de communiquer avec les mots qu’ils ont à leur disposition.
Est-ce un signe de confusion ?
Non, pas du tout.
C’est même l’une des idées reçues les plus répandues sur le plurilinguisme. Le linguiste François Grosjean, spécialiste reconnu du bilinguisme, explique que les enfants bilingues ou plurilingues ne sont pas « plusieurs monolingues dans une seule personne ». Ils construisent progressivement un répertoire linguistique unique dans lequel les différentes langues interagissent.
Le fait de mélanger les langues ne signifie donc pas que l’enfant est perdu ou qu’il ne maîtrise aucune d’entre elles. C’est généralement une étape normale de son développement linguistique.
Pourquoi les enfants mélangent-ils les langues ?
Souvent parce qu’ils cherchent le mot qui leur vient le plus rapidement à l’esprit.
Si un enfant connaît un mot en français mais pas encore son équivalent en anglais ou en arabe, il utilisera naturellement celui qu’il maîtrise le mieux. L’objectif de l’enfant n’est pas de parler une langue parfaite : c’est de communiquer.
Avec le temps, son vocabulaire s’enrichit dans chacune des langues qu’il pratique. Il apprend progressivement à adapter son langage à son interlocuteur et au contexte dans lequel il se trouve.
Ce processus est d’autant plus naturel au Maroc, où le passage d’une langue à l’autre fait partie du quotidien de nombreuses familles.
Le fait d’apprendre plusieurs langues retarde-t-il l’apprentissage du langage ?
Les recherches scientifiques répondent clairement : non.
Contrairement à une idée longtemps répandue, le plurilinguisme ne provoque pas de troubles du langage. Les études montrent qu’un enfant exposé à plusieurs langues peut suivre un développement tout à fait normal.
Ce qui compte avant tout, c’est la qualité des interactions qu’il entretient avec les adultes : discuter, raconter, écouter des histoires, poser des questions ou partager ses émotions.
Comme tous les enfants, certains parleront plus tôt que d’autres, mais cela dépend de nombreux facteurs et ne s’explique pas simplement par le nombre de langues auxquelles ils sont exposés.
Faut-il arrêter de parler darija à la maison pour aider son enfant à progresser en français ou en anglais ?
Au contraire.
La meilleure langue pour parler à son enfant est celle dans laquelle on se sent le plus à l’aise. Les échanges les plus riches et les plus authentiques se construisent généralement dans la langue du cœur.
De nombreux chercheurs, dont Jim Cummins, ont montré qu’une langue familiale solide constitue souvent un véritable atout pour l’apprentissage des autres langues.
Lire une histoire en darija, raconter sa journée ou discuter en famille n’empêche absolument pas l’enfant de progresser en français ou en anglais. Au contraire, toutes ces expériences nourrissent son développement linguistique global.
Quels bénéfices observez-vous chez les enfants plurilingues ?
Nous observons souvent une grande curiosité et une certaine souplesse dans leur manière de communiquer.
Les enfants comprennent très tôt qu’une même idée peut s’exprimer de différentes façons. Ils développent une sensibilité particulière aux langues, aux sons et aux cultures.
Les travaux de la psychologue canadienne Ellen Bialystok suggèrent également que le bilinguisme et le plurilinguisme peuvent favoriser certaines compétences cognitives, notamment la flexibilité mentale et la capacité à s’adapter à différentes situations.
Au quotidien, cela se traduit souvent par des enfants très curieux, ouverts et désireux de comprendre le monde qui les entoure.
Quel message aimeriez-vous adresser aux parents ?
Je voudrais les rassurer.
Lorsqu’un enfant mélange le français, l’arabe et l’anglais, cela ne signifie généralement pas qu’il est confus. Cela montre plutôt qu’il utilise toutes les ressources linguistiques dont il dispose pour s’exprimer.
Dans un environnement plurilingue comme celui du Maroc, ce phénomène est naturel. Avec le temps, l’enfant apprend progressivement à distinguer les langues et à les utiliser selon les situations.
Le plus important est de continuer à lui parler, à échanger avec lui et à nourrir son goût des langues. Car chaque langue est une porte supplémentaire ouverte sur le monde.
Vous souhaitez approfondir le sujet du plurilinguisme chez l’enfant ? Nous vous recommandons les ressources suivantes :
https://aujourdhui.ma/societe/apprentissage-quand-lenfant-sinitie-a-la-langue-etrangere-92139
https://www.univ-rouen.fr/actualites/pourquoi-autoriser-le-melange-des-langues-a-lecole